Cet article propose un rappel des faits connus et une réflexion sur les réactions qu’ils suscitent
Rappel de « l’affaire Patrick Bruel »
À partir de 2019, plusieurs femmes — notamment des masseuses — ont dénoncé des comportements sexuels qu’elles estimaient imposés ou déplacés. Les premières enquêtes avaient été classées sans suite, en particulier faute d’éléments suffisants. À partir de mars 2026, de nouvelles enquêtes de presse et de nouvelles plaintes ont relancé le dossier. Au total, une trentaine de femmes auraient livré des témoignages concernant des faits présumés allant des années 1990 à 2019 : harcèlement sexuel, agressions sexuelles, tentatives de viol et viols. Patrick Bruel conteste l’ensemble des accusations. Il affirme n’avoir jamais forcé de femme et soutient que les relations évoquées étaient consenties. Il demeure donc présumé innocent, aucune condamnation définitive n’ayant été prononcée. En juin 2026, après une garde à vue, il a été mis en examen dans quatre dossiers pour des accusations comprenant des viols, tentatives de viol, agressions sexuelles et harcèlement sexuel. Dans quatre autres dossiers, il a obtenu le statut de témoin assisté : cela signifie qu’il existe des éléments le mettant en cause, mais que les juges n’ont pas estimé disposer, à ce stade, d’indices suffisamment graves ou concordants pour le mettre en examen dans ces dossiers-là. Il a été laissé libre sous contrôle judiciaire, avec notamment une interdiction de contacter les plaignantes, une interdiction de quitter le territoire et le versement d’un cautionnement. L’instruction doit maintenant vérifier les témoignages, les éventuelles concordances entre les récits, les preuves disponibles et les questions de prescription. Plusieurs accusations font actuellement l’objet d’une instruction, avec un statut différent selon les dossiers.
Rappel des réactions du grand public
Depuis le début, les réactions visibles dans la presse, sur les réseaux sociaux, parmi les fans et dans les mobilisations féministes ont surtout évolué en trois temps.
En 2019-2020, lors des premières accusations formulées notamment par des masseuses, les réactions étaient assez partagées. Une partie du public invoquait fortement la présomption d’innocence et continuait à soutenir Patrick Bruel. D’autres estimaient déjà que la répétition de récits présentant des ressemblances devait être prise au sérieux. Le classement sans suite des premières enquêtes en 2020 a alors été interprété par certains comme une forme de disculpation, alors qu’un classement sans suite n’équivaut pas juridiquement à une déclaration d’innocence.
Au printemps 2026, la multiplication de nouveaux témoignages et de plaintes a nettement changé le climat. Des personnalités du monde culturel ont publiquement soutenu les femmes ayant témoigné. Une pétition signée par une cinquantaine d’artistes et de personnalités a demandé l’annulation de la tournée, tandis que des collectifs féministes ont organisé des manifestations et appelé au boycott de ses spectacles. Plusieurs dates ont été annulées, notamment au Canada, puis l’ensemble de ses prestations à venir a été interrompu après les développements judiciaires.
Chez ses admirateurs, les réactions sont restées très divisées. Certains fans ont exprimé un sentiment de trahison, de colère ou d’effondrement affectif, parce que l’artiste accompagnait leur vie depuis plusieurs décennies. D’autres ont continué à le défendre en rappelant qu’une accusation ou même une mise en examen ne constitue pas une condamnation.
Le débat public s’est donc polarisé autour de deux impératifs parfois présentés comme opposés : respecter la présomption d’innocence et prendre au sérieux la parole des femmes. Beaucoup de réactions soulignent aussi l’effet produit par l’accumulation de récits : sans constituer à elle seule une preuve judiciaire, leur nombre a modifié la perception publique de l’affaire et rendu beaucoup moins audible l’image du simple « séducteur ».
Depuis les premières accusations, le public est resté divisé entre soutien à l’artiste, rappel de la présomption d’innocence et solidarité envers les femmes qui témoignent. Mais la multiplication des plaintes et des récits, en 2026, a provoqué un net basculement : appels au boycott, manifestations, annulations de spectacles et désarroi d’une partie de ses admirateurs ont transformé une controverse judiciaire en véritable crise publique.
Avertissement
Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques précisions s’imposent. Il ne s’agit pas ici de désigner des coupables ou des innocents. Dans un état de droit, cela revient uniquement à la justice et la présomption d’innocence doit être respectée. Pour autant, entendre la parole des personnes qui disent avoir subi des violences est essentiel et mérite d’être accueillie avec sérieux et respect.
Pourquoi cet article ?
Cette affaire m’a touchée parce qu’elle a ravivé mon propre viol, subi à 21 ans. L’homme qui m’a agressée se servait du nom de Bruel pour m’inspirer confiance. Alors, entendre ces accusations a réactivé ce traumatisme. En tant que victime, ce vécu pèse sur mon regard. En tant que juriste, je respecte la présomption d’innocence.
Objectif de cet article : faire comprendre certains mécanismes psychologiques et psychotraumatiques
L’objectif de cet article est de faire comprendre certains mécanismes psychologiques qui parfois, amènent à minimiser, nier ou écarter d’emblée des accusations visant une personne admirée. Pourquoi est-il parfois si difficile d’envisager que quelqu’un que l’on apprécie ait pu commettre des actes graves ? C’est sous cet angle que seront analysés certains arguments souvent avancés par des fans.
« Il ne peut pas avoir fait cela »
Lorsqu’une personnalité admirée est accusée de violences sexuelles, certains de ses fans refusent catégoriquement d’envisager qu’elle ait pu commettre les faits qui lui sont reprochés. Ils opposent à ces accusations l’image qu’ils connaissent : celle d’un artiste talentueux, sympathique ou généreux. « Il ne peut pas avoir fait cela », affirment-ils, comme si l’affection ou l’admiration permettait de connaître une personne dans son intimité.
Sans confondre des situations très différentes, ce refus rappelle certains mécanismes à l’œuvre dans les familles confrontées à l’inceste : le besoin de préserver une image rassurante, la loyauté envers une personne aimée, la peur de voir s’effondrer tout un système de croyances et la tentation de mettre en doute la parole de celui ou celle qui vient troubler cet équilibre. Comment peut-on continuer à aimer ou à admirer une personne tout en acceptant qu’elle ait peut-être commis des actes graves ? Et pourquoi est-il parfois plus facile de rejeter la parole des victimes que de remettre en question l’image que l’on s’était construite ?
Les arguments avancés
Regardons de plus près les arguments avancés en faveur du chanteur / acteur Patrick Bruel.
- « Il n’avait pas besoin de violer, puisqu’il pouvait avoir toutes les femmes qu’il voulait »
Parmi les réactions destinées à défendre une personnalité mise en cause, on entend souvent : « Il n’avait pas besoin de violer. Il était séduisant, célèbre, admiré, il pouvait avoir toutes les femmes qu’il voulait. » Cet argument paraît logique seulement si l’on imagine que le viol est commis par un homme qui ne parvient pas à avoir de relations sexuelles consenties. Or, une personne peut avoir de nombreuses relations consenties et néanmoins imposer un acte sexuel à quelqu’un qui, précisément, ne le souhaite pas. Le consentement ne se déduit ni de la célébrité, ni du pouvoir de séduction, ni du nombre de partenaires qu’une personne pourrait avoir. Ce qui est en cause, ce n’est pas la possibilité de trouver quelqu’un qui dise oui, mais la manière dont elle réagit lorsqu’une personne particulière dit non, hésite, se fige ou retire son consentement. Dire « il n’avait pas besoin de violer » revient donc à déplacer la question. Personne n’a jamais besoin de violer. La vraie question est de savoir si, dans une situation donnée, la volonté de l’autre a été respectée.
Violer n’est pas seulement forcer une femme non consentante. Il s’agit souvent d’actes que même une personne consentante n’aurait pas désirée. Le consentement ne porte pas globalement sur “une relation sexuelle”. Il porte sur des actes précis et sur la manière dont ils sont réalisés. ; Une personne peut avoir accepté d’embrasser quelqu’un, de se déshabiller ou d’avoir un rapport sexuel, sans avoir consenti à une pénétration particulière, à un acte brutal, à l’absence de préservatif. Elle peut également changer d’avis au cours du rapport. Dire qu’une femme était consentante ne suffit pas. La véritable question est : à quoi avait-elle consenti exactement ? Une personne peut accepter une rencontre, entrer volontairement dans une chambre, se déshabiller ou commencer une relation sexuelle. Cela ne signifie pas qu’elle accepte par avance tous les actes que l’autre pourrait décider de lui imposer. Le consentement n’est ni général ni illimité. Il concerne un acte précis, accompli d’une certaine manière, à un moment donné. Avoir consenti à un rapport sexuel ne signifie pas avoir consenti à une pénétration différente, à un acte brutal, à une pratique non annoncée ou à un geste réalisé par surprise. Le consentement peut également être retiré à tout moment. C’est pourquoi l’argument selon lequel un homme célèbre « n’avait pas besoin de violer », puisqu’il pouvait facilement avoir des relations consenties, passe à côté de l’essentiel. Il est tout à fait possible qu’une femme ait initialement désiré une relation avec lui, mais qu’elle n’ait pas désiré certains actes qu’il aurait ensuite imposés. La question n’est donc pas seulement : « Avait-elle accepté d’avoir une relation sexuelle avec lui ? » La question décisive est : « Avait-elle librement consenti à cet acte-là, de cette manière-là, à ce moment-là ? » Une personne n’a pas à refuser toute relation pour pouvoir être victime d’un viol. Elle peut avoir dit oui à certaines choses et non à d’autres. Consentir à une personne ne revient jamais à consentir à tout ce qu’elle souhaite faire. Tous les actes sexuels imposés ne reçoivent pas automatiquement la qualification de viol. En droit français, le viol suppose notamment un acte de pénétration sexuelle ou un acte bucco-génital ou bucco-anal commis par violence, contrainte, menace ou surprise. Cette explication permet surtout de préserver l’image rassurante de la personne mise en cause et d’éviter de regarder les faits allégués.
Cela ressemble beaucoup au déni familial face à l’inceste : « Avec moi, il a toujours été adorable » ou « Il n’a jamais rien fait à ses autres enfants ». Le fait qu’une personne n’ait pas été violente avec tout le monde ne permet pas de conclure qu’elle ne l’a été avec personne. Ces deux affirmations fonctionnent ensemble et produisent un double déplacement de responsabilité.
- Ces femmes qui ont porté plainte des années plus tard ne sont pas crédibles !
Ceci nous amène à tenter de répondre à une première question : pourquoi est-il si difficile de porter plainte contre une célébrité ?
Porter plainte pour des violences sexuelles est déjà difficile. Cela peut l’être davantage encore lorsque la personne mise en cause est célèbre, admirée et entourée d’une image publique très positive. Une jeune femme peut se retrouver face à quelqu’un qu’elle connaît depuis longtemps à travers ses chansons, ses films ou ses apparitions médiatiques. Elle a peut-être rêvé de le rencontrer. Elle peut être impressionnée par sa notoriété, son assurance et son pouvoir de séduction. Cette différence de statut peut rendre plus difficile l’expression d’un refus, mais aussi la compréhension de ce qui vient de se passer. Après les faits, elle peut se demander : « Est-ce que j’ai mal compris ? »; « Est-ce que j’ai envoyé de mauvais signaux ? » ; « Puisque j’avais accepté de le rencontrer, avais-je encore le droit de refuser ? » ; « Est-ce vraiment une violence, ou est-ce simplement ainsi que se déroulent les relations sexuelles ? » ; « Suis-je trop sensible ? » ; « Qui me croira face à une personnalité aussi appréciée ? ». La victime peut d’autant plus douter qu’elle avait initialement désiré la rencontre ou accepté certains gestes. Elle peut avoir consenti à embrasser cet homme, à le suivre dans une chambre ou à commencer une relation sexuelle, sans avoir consenti à certains actes, à leur brutalité ou à la manière dont ils lui ont été imposés. Or, lorsque la relation commence de manière consentie, il peut être particulièrement difficile de reconnaître que la suite ne l’était plus. La personne peut se dire qu’elle n’a pas suffisamment résisté, qu’elle aurait dû partir, crier ou se défendre. Elle ignore parfois que la sidération peut empêcher toute réaction et que l’absence de lutte ne signifie pas l’existence d’un consentement. La célébrité de l’homme renforce encore le doute. La jeune femme peut se demander comment un homme aussi aimé, aussi entouré et semblant avoir accès à de nombreuses partenaires aurait pu commettre une violence sexuelle. Elle peut alors remettre en cause ce qu’elle a vécu plutôt que l’image publique de celui qui lui a fait face.
Porter plainte, c’est aussi prendre le risque de se confronter à ses admirateurs, à la presse, aux réseaux sociaux et à tous ceux qui pensent connaître la célébrité parce qu’ils apprécient son œuvre. La plaignante peut craindre d’être accusée de mentir, de rechercher l’attention, l’argent ou la notoriété. Elle sait parfois qu’elle devra justifier chacun de ses comportements : pourquoi elle l’a rencontré, pourquoi elle l’a suivi, pourquoi elle n’est pas partie, pourquoi elle a gardé le silence et pourquoi elle parle seulement plusieurs années plus tard. Ce silence ne prouve pourtant pas que les faits n’ont pas existé. Il peut au contraire témoigner du temps nécessaire pour comprendre, nommer et accepter ce que l’on a vécu. Une victime jeune ne dispose pas toujours des repères lui permettant d’identifier immédiatement une violence. Elle peut avoir intégré l’idée que certaines brutalités seraient normales, que les femmes doivent s’adapter au désir masculin ou qu’un rapport sexuel commencé ne peut plus être interrompu. Elle peut ainsi minimiser les faits pendant des années avant de comprendre que son malaise, sa peur ou son sentiment d’avoir été utilisée avaient une signification.
Reconnaître tardivement une violence ne signifie donc pas réinventer son passé. Cela peut signifier que la personne a enfin acquis les mots, les connaissances et la distance nécessaires pour se demander : « À quoi avais-je réellement consenti ? »
Un parallèle avec l’inceste me semble pouvoir être fait : dans les deux cas, la victime peut longtemps se demander si ce qu’elle a vécu était vraiment grave, puisque l’auteur est aimé, admiré ou présenté comme quelqu’un de respectable. Dans mon cas, mon grand-père reste une figure admirée dans la famille malgré ce qu’il m’a fait. Cela montre combien l’image d’une personne peut être protégée, parfois au détriment de celle qui parle. C’est l’une des grandes difficultés lorsqu’on parle d’inceste : l’auteur peut avoir laissé de bons souvenirs à de nombreuses personnes. Pour la victime, cette coexistence est particulièrement déstabilisante. Elle entend les autres parler avec affection d’une personne dont elle connaît aussi une autre facette. Elle peut alors se demander si elle exagère, si elle a mal compris ou si ce qu’elle a vécu était réellement grave. Lorsque ma famille évoque avec admiration la droiture de mon grand-père et l’affection qu’il portait à ses petits-enfants, cela me blesse. Non parce que je voudrais leur interdire leurs souvenirs, mais parce que cette image idéalisée entre en contradiction avec ce que j’ai vécu auprès de lui. Ils parlent de l’homme qu’ils ont connu. Moi, je connais aussi celui qu’il a été dans l’intimité avec moi. Entendre la famille rappeler que mon grand-père avait été honorée de la Légion d’honneur rend mon vécu encore plus difficile à faire coexister avec l’image officielle de mon grand-père. Mais une décoration récompense un parcours, des services ou une contribution publique et ne garantit pas la manière dont une personne s’est comportée dans son intimité. On peut avoir été honoré par la société et avoir, parallèlement, commis des actes graves au sein de sa famille.
L’admiration collective peut ainsi renforcer le silence. Parler ne revient pas seulement à révéler des faits : cela revient aussi à menacer l’image d’un homme aimé et l’équilibre de toute une famille. On retrouve un mécanisme comparable lorsque des fans refusent d’envisager qu’une célébrité admirée ait pu commettre des violences. Ils opposent à la parole des plaignantes l’image qu’ils connaissent : celle d’un homme séduisant, talentueux, sympathique ou apprécié de son entourage. Mais connaître le visage public d’une personne, ou même avoir eu avec elle une relation positive, ne permet pas de savoir comment elle s’est comportée avec quelqu’un d’autre, dans une autre situation. Une personne peut être admirée par beaucoup et avoir néanmoins fait du mal à quelqu’un. Ces deux réalités peuvent coexister. Une personne peut être admirée par sa famille, paraître droite et affectueuse, tout en ayant eu des comportements profondément inappropriés envers un enfant. L’image positive que les autres conservent de lui n’annule pas mon expérience.
C’est précisément cette coexistence qui rend la parole si difficile : la victime ne s’oppose pas seulement à un homme, mais à une réputation, à des souvenirs familiaux et parfois à une véritable figure de respectabilité.
Les fans ne défendent pas seulement un homme, ils défendent l’image qu’ils ont construite de lui. Patrick Bruel est associé, pour beaucoup, aux chansons d’amour, à la sensibilité, au romantisme, aux souvenirs de jeunesse. Alors, envisager qu’il ait pu avoir des comportements violents dans l’intimité crée une contradiction difficile à supporter. Certains préfèrent donc protéger l’image du chanteur plutôt que regarder les faits qui lui sont reprochés. Pour ses fans, il n’est pas seulement un homme mis en cause. Il est le chanteur des chansons d’amour, celui qui a accompagné leur jeunesse, leurs histoires sentimentales et leurs souvenirs. Son image est associée à la tendresse, au romantisme et à la sensibilité. Admettre qu’un homme ayant chanté l’amour puisse être accusé de violences sexuelles produit alors une contradiction difficile à accepter. Certains fans ne défendent peut-être pas uniquement la personne réelle, qu’ils ne connaissent pas intimement. Ils défendent aussi ce qu’elle représente dans leur propre histoire. C’est ce qui rappelle le déni familial face à l’inceste.
Mais une image publique ou familiale ne donne jamais accès à toute la personne. Un homme peut chanter l’amour sans toujours respecter le consentement. Un grand-père peut être admiré par sa famille tout en ayant eu des comportements graves dans l’intimité. Dans les deux cas, la parole de la victime vient troubler une histoire rassurante. Elle oblige les autres à accepter que l’homme admiré ait pu avoir une autre facette. Et c’est parfois cette contradiction, plus encore que les faits eux-mêmes, que certains refusent de regarder.
Ils ne défendent pas seulement un homme : ils défendent l’histoire affective qu’ils ont construite autour de lui.
Si certaines personnes pensent ‘ce n’est pas un monstre, donc c’est impossible’, c’est aussi parce qu’on a longtemps eu une vision fausse du violeur, mais aussi une vision incomplète du consentement. Par exemple, certaines personnes ont une idée fausse du consentement, en pensant que l’absence de refus vaut accord. Cela explique pourquoi l’éducation à ce sujet est essentielle.
Ce qui rend les violences sexuelles si difficiles à entendre, ce n’est pas seulement leur gravité. C’est aussi l’identité de ceux qui les commettent. Nous aimerions croire qu’un violeur est forcément quelqu’un de facilement identifiable. Quelqu’un qui inspire immédiatement la méfiance. Mais la réalité est souvent tout autre. Un violeur peut être un mari aimant, un père admiré, un oncle attentionné, un ami fidèle, un collègue apprécié, un professeur respecté ou un artiste que l’on admire depuis des années. C’est précisément pour cette raison que la parole des victimes dérange autant. Parce qu’elle entre en collision avec l’image que nous avons construite de la personne mise en cause. Alors, plutôt que d’affronter cette contradiction, beaucoup préfèrent remettre en question la victime. On entend alors : « Je le connais, il ne ferait jamais ça. » « Il a toujours été gentil avec moi. » « C’est quelqu’un de bien. » Mais ce n’est pas parce qu’une personne a été bienveillante avec vous qu’elle n’a pas pu être violente avec quelqu’un d’autre. C’est une réalité que nous avons encore du mal à accepter : un violeur est souvent quelqu’un de parfaitement intégré, aimé de son entourage, parfois même admiré. Il est souvent plus confortable de protéger cette image que d’affronter l’éventualité qu’elle soit incomplète ou fausse. Ecouter les plaignantes ne signifie pas condamner, ça veut dire souhaiter accorder une place à la parole.
Demandons-nous, maintenant, pourquoi penser que la plainte tardive ne serait « pas crédible » ?
Il existe un choc cognitif quand une figure admirée est mise en cause. Il me semble bon d’expliquer trois mécanismes psychiques. La sidération : « je n’arrive pas à croire ». La dissociation : « je sépare l’image publique des faits évoqués ». Et la loyauté affective : « remettre en cause l’idole me coûterait trop ».
D’abord, beaucoup de victimes doutent de ce qu’elles ont vécu, surtout si la personne est admirée ou respectée. Elles se disent : « J’ai mal compris, j’exagère, c’est peut-être moi ».
Ensuite, il y a la sidération. Pendant l’agression, tu ne cries pas, tu ne te débats pas, non pas par choix, mais parce que ton cerveau se met en mode survie. Mais comme on ne sait pas ça, on se sent coupable : « Si je ne me suis pas défendue, c’est que ce n’était pas une agression ». Cette culpabilité enferme et retarde la parole, parfois pendant des années.
Et quand enfin, on comprend ce qu’est la sidération et qu’on met des mots, un autre obstacle surgit : « Personne ne va me croire, surtout s’il est célèbre ». Et là, il y a la peur d’être attaqué par les fans, de se faire humilier publiquement. Donc non, ce n’est pas un retard qui discrédite ; c’est souvent la conséquence directe du traumatisme. C’est un point important qui ajoute une couche de confusion souvent mal comprise. La sidération vient aussi du contraste brutal. En quelques secondes, quelqu’un perçu comme gentil ou admiré adopte un comportement de prédateur. Et juste après, il peut redevenir comme avant, souriant, normal. Pour la victime, c’est vertigineux : « ce qui vient de se passer est-il réel ? Est-ce que j’ai mal interprété ? » Cette oscillation perçue entre violence et normalité brouille les repères et retarde la prise de conscience. Et c’est d’ailleurs encore plus déstabilisant quand la personne est une célébrité ou une figure appréciée.
De la même manière que dans l’inceste, une victime peut douter pendant des années de la gravité de ce qu’elle a vécu parce que l’agresseur est aussi une personne aimée, respectée, parfois présentée comme irréprochable. Cette ambivalence – aimer et être blessé en même temps – brouille profondément les repères. On se dit que ce n’était pas si grave, qu’on exagère, ou qu’on devrait protéger cette personne. Ce n’est que plus tard, parfois après avoir entendu d’autres récits ou compris des mécanismes comme la sidération et l’emprise, que la victime réalise la violence de ce qu’elle a vécu. Ce délai n’enlève rien à la réalité des faits ; il dit juste à quel point il est difficile de penser l’impensable quand l’agresseur est aussi une figure admirée.
L’image sociale ou familiale de l’auteur agit comme un bouclier. La victime se retrouve à lutter contre une représentation idéalisée qui nie son expérience. Ça crée un conflit intérieur : « comment puis-je accuser quelqu’un que tout le monde aime ? ». Et souvent, la parole se heurte au réflexe collectif de protection de la figure respectée.
Écouter une victime ne signifie pas renoncer à la présomption d’innocence. Cela signifie accepter une vérité simple : nous ne savons pas tout des personnes que nous aimons. La plupart des victimes ne cherchent pas à détruire un homme puissant, un père de famille, un ami ou un artiste admiré. La réalité est plutôt qu’elles prennent un risque immense en parlant. Elles savent qu’elles seront jugées, soupçonnées, parfois insultées. Pourtant, elles parlent quand même. Peut-être que le premier réflexe ne devrait pas être de défendre l’image que nous avons d’une personne. Peut-être devrait-il être d’écouter celle qui trouve enfin la force de raconter ce qu’elle a vécu.
Sachant que le violeur est, la plupart du temps, parmi les gens qu’on connaît, on va avoir beaucoup plus de mal à porter plainte contre elle. Imaginons qu’il s’agisse d’une idole, un chanteur ou bien un parent, un proche avec qui on a déjà des liens affectueux, on ne comprend pas. Et ce n’est pas parce que la personne n’est par ailleurs tout à fait aimable qu’elle ne peut pas avoir deux visages. Dans les plaintes que j’ai pu lire sur l’affaire Patrick Bruel, elle a raconté bien qu’il y a eu un moment donné où il a switché : de très gentil, il serait passé à l’agresseur. Et puis, juste après, il redevient aimable et attentionné. Il s’agit de quelque chose que j’ai vécu aussi : la personne, le soir même, me rappelle comme si de rien n’était et du coup ça met dans la confusion la plus totale. On ne comprend pas, car ce n’est pas du tout comme le comportement normal d’un violeur. J’étais à la fois sidérée par le viol et en doute de ce qui s’était passé vu le comportement redevenu normal de mon agresseur. Et ça, il faut que les gens comprennent : quand on est violé par quelqu’un qu’on apprécie, on ne va pas du tout avoir la réaction qu’on aurait pu avoir en temps normal.
Notre difficulté à accepter qu’une personne puisse avoir plusieurs facettes, et que cette difficulté alimente le déni, la confusion et parfois le silence. Par exemple, beaucoup de gens imaginent un agresseur comme un monstre. Dans la réalité, de nombreuses victimes décrivent une personne capable de gentillesse et d’affection. Cela ne prouve rien en soi, mais que c’est justement cette ambivalence qui rend les choses si confuses. Dans mon expérience, ce qui m’a le plus déstabilisé, ce n’est pas seulement l’agression, c’est qu’après, la personne s’est comportée comme si de rien n’était. Cette alternance m’a fait douter de moi. Reconnaître qu’une personne nous a fait du mal ne veut pas dire qu’elle n’a jamais eu de qualités, et inversement, avoir de l’affection n’efface pas les faits.
Je cherche à expliquer comment l’affection et la violence peuvent coexister et rendre la prise de paroles difficile. Je cherche à faire toucher du doigt ce qui est difficile à voir, dans les violences sexuelles.
En fait, j’essaie de montrer à quel point c’est difficile de voir quand la violence vient de quelqu’un qu’on aime. Autrement dit, si l’image classique de l’agresseur ne colle pas avec la personne qu’on connaît, le cerveau résiste. Et c’est ce décalage qui crée la confusion, le silence et le temps long avant de mettre des mots. Et pour l’incestuel, c’est parfois encore plus difficile parce qu’il n’y a pas toujours un événement net. On découvre les effets avant de comprendre la source.
Il faut une sacrée dose de résilience pour continue à vivre auprès d’une personne tout en sachant qu’elle nous a fait du mal.
Dans l’inceste, il y a parfois un fait identifiable, même si la victime ne peut pas le reconnaître tout de suite. Dans l’incestuel, il y a souvent une absence de fait isolé, c’est diffus, c’est un ensemble de paroles, d’attitudes, de frontières qui n’ont jamais été posées. Et puis, quand on grandit dans ce climat, il s’agit de notre normalité. Et ce n’est souvent qu’en rencontrant d’autres personnes, ou alors en lisant, en s’éloignant, en faisant une thérapie qu’on découvre peu à peu ce qui, jusqu’ici, semblait tout à fait normal. En fait, on découvre parfois les conséquences avant de comprendre la source. Et puis, il y a cette image
Ce qui a été le plus dur pour moi, ce n’est pas seulement ce que j’ai vécu, c’est que je n’avais aucun repère pour le comprendre. Quand il y a un fait identifiable, certaines personnes peuvent relier tout de suite ou des années plus tard. Mais dans l’incestuel, ce n’est pas un fait. C’est une ambiance, c’est un climat et donc ça devient la normalité. Ce n’est pas juste un déni, c’est aussi une absence de repère. Et très souvent, on découvre les conséquences avant de découvrir la source, et ça ce n’est qu’en lisant, en s’informant, en prenant du recul. Ce n’est ni un mensonge à soi-même ni une amnésie au sens strict. C’est plutôt une absence de représentation.
Pendant des années, j’ai cherché pourquoi j’allais mal. Ma mère voulait que j’aille mieux, on ne pensait pas que ça pourrait venir de certaines dynamiques familiales. Ce n’était pas un secret caché, c’était quelque chose qu’on n’arrivait pas à voir. Je ressentais les conséquences, mais je n’en comprenais pas l’origine. J’avais les effets, mais pas la clé de lecture. C’est pour ça que beaucoup de gens peuvent raconter des scènes de leur enfance sans réaliser ce qui se jouait. Jusqu’au jour où, avec de nouveaux repères, ces mêmes souvenirs prennent un sens différent. Je n’avais pas oublié les faits, ce qui me manquait, c’était la compréhension de ce qu’ils représentaient. Je n’avais pas la clé de lecture. Je n’avais pas encore les outils pour comprendre ce que c’était. Les faits étaient là, mais il me manquait le cadre pour comprendre. Je n’avais pas le décodeur : ce n’était pas un refus de voir, c’était une impossibilité de comprendre.
Je peux proposer la « métaphore du puzzle » : les pièces, elles sont là, mais tant qu’elles sont dispersées, elles ne racontent rien. Pendant longtemps, je voyais des pièces éparpillées. Je me souvenais de certaines choses, je voyais des conséquences, mais je n’avais pas l’image d’ensemble. Ce n’est que quand j’ai trouvé la clé de lecture que ces pièces se sont assemblées. Et là, ce n’est pas un souvenir nouveau qui est apparu, c’est une compréhension. Je voyais, mais je n’avais pas la compréhension et le jour où la compréhension est arrivée, ce ne sont pas les pièces qui ont changé, c’est juste que l’image s’est révélée. Et c’est une manière très claire et audible d’expliquer ce que beaucoup de gens ne voient pas.
- Elle n’a pas l’air traumatisée
Ce n’est pas parce qu’une personne continue à interagir normalement que le traumatisme n’existe pas. Les réactions humaines sont souvent contre-intuitives et ne reflètent pas forcément ce qui se passe à l’intérieur. Bref, les comportements seuls ne peuvent pas servir de preuve dans un sens ou dans l’autre.
Certaines victimes mettent des années à comprendre ce qu’elles ont vécu. Sous l’effet de la dissociation ou du déni, elles peuvent continuer à voir ou à parler à la personne, sans réaliser ou en minimisant. Ce n’est que plus tard, en mettant des mots, en comprenant les mécanismes, qu’elles peuvent envisager de porter plainte. Dans les situations d’inceste ou d’incestuel, l’enfant dépend de l’adulte pour vivre et grandir. Il ne peut pas s’éloigner, alors il s’adapte. Il peut continuer à aimer, à parler, à partager des moments, tout en étant victime. Cette coexistence peut sembler incompréhensible vue de l’extérieur, mais elle est au cœur de la dynamique familiale et des mécanismes de survie. Et c’est exactement pour ça qu’on ne peut pas déduire de l’absence de violence du simple fait que la relation continue. Le lien est imposé par la dépendance et l’attachement, et ça rend les réactions encore plus complexes.
Dans le monde professionnel, il y a souvent des contraintes très concrètes qui font qu’on ne peut pas simplement couper le lien. Dire « je ne veux plus travailler avec lui » peut signifier perdre son poste, sa carrière ou devoir révéler des faits intimes pour lesquels on n’est pas prêt. Comme dans l’inceste, il y a une dépendance, ici économique ou professionnelle, qui peut empêcher de rompre le contact. Ce maintien du lien ne signifie pas que la violence n’a pas eu lieu. Il peut simplement refléter une absence d’alternative perçue à ce moment-là.
J’espère que cet article vous aura éclairé sur des mécanismes complexes et surtout contre-intuitifs.
Le prochain article à paraître portera sur l’analyse des propos tenus par Brigitte Lahaie au sujet de l’affaire.
Chrystèle Bourély, Docteur en droit